Réécriture

Publié le par lefrancaispourlesniais

Scène IV,Acte II

Bérénice, Titus, Paulin, Phénice

Pièce originale (XVIIème siècle)

Réécriture (XXIème siècle)

Bérénice

Ne vous offensez pas si mon zèle indiscret

De votre solitude interrompt le secret.

Tandis qu'autour de moi votre cour assemblée

Retentit des bienfaits dont vous m'avez comblée,

Est-il juste, Seigneur, que seule en ce moment

Je demeure sans voix et sans ressentiment ?

Mais, Seigneur (car je sais que cet ami sincère

Du secret de nos coeurs connaît tout le mystère),

Votre deuil est fini, rien n'arrête vos pas,

Vous êtes seul enfin, et ne me cherchez pas !

J'entends que vous m'offrez un nouveau diadème,

Et ne puis cependant vous entendre vous-même.

Hélas ! plus de repos, Seigneur, et moins d'éclat.

Votre amour ne peut-il paraître qu'au sénat ?

Ah ! Titus ! (car enfin l'amour fuit la contrainte

De tous ces noms que suit le respect et la crainte)

De quel soin votre amour va-t-il s'importuner ?

N'a-t-il que des Etats qu'il me puisse donner ?

Depuis quand croyez-vous que ma grandeur me touche ?

Un soupir, un regard, un mot de votre bouche,

Voilà l'ambition d'un coeur comme le mien.

 Voyez-moi plus souvent, et ne me donnez rien.

 Tous vos moments sont-ils dévoués à l'empire ?

 Ce coeur, après huit jours, n'a-t-il rien à me dire ?

Qu'un mot va rassurer mes timides esprits !

Mais parliez-vous de moi quand je vous ai surpris ?

Dans vos secrets discours étais-je intéressée,

Seigneur ? Etais-je au moins présente à la pensée ?

Ne te vexe pas si je t'interromps dans tes réflexions.

Alors qu'autour de moi tes collègues disent du bien de moi,

Semblerait-il normal que je reste sans rien dire et sans me plaindre ?

Bien que ton deuil soit fini et que tu n'aies plus de contraintes et que tu sois enfin libre, tu ne penses pas à moi.

A la fois tu m'offres un nouveau bijou et à la fois tu ne me dis rien.

Il faudrait plus de simplicité et moins de faste. Ton amour ne peut-il s'exprimer qu'en public ?

Ah ! Titus ! (tu sais bien que l'amour ne s'exprime pas bien près des gens importants)

Pourquoi mets-tu des contraintes à ton amour ?

Ton amour n'apporte-t'il pas autre chose que de la richesse ?

Depuis quand crois tu que mon importance m'importe.

Moi tout ce que je veux, tout ce que j'espère, c'est que tu manifestes ton amour.

Je préfèrerais que tu ne me donnes rien mais que tu viennes me voir plus souvent.

N'as-tu pas un peu de temps libre ?

N'as-tu rien à me dire alors que nous ne nous sommes pas vu depuis huit jours.

Un simple texto pourrait me rassurer.

Est-ce-que vous parliez de moi quand je suis arrivée ?

Est-ce-que vos messes basses me concernaient ?

Pensais-tu au moins un peu à moi ?

 

Titus

N'en doutez point, Madame, et j'atteste les dieux

Que toujours Bérénice est présente à mes yeux.

L'absence ni le temps, je vous le jure encore,

Ne vous peuvent ravir ce coeur qui vous adore.

N'en doute pas, Bérénice, je jure que tu es toujours présente dans mon esprit.

Je te promets que je t'adore et l'éloignement ou le temps qui passe n'y changent rien.

Bérénice

Hé quoi ? vous me jurez une éternelle ardeur,

Et vous me la jurez avec cette froideur ?

Pourquoi même du ciel attester la puissance ?

Faut-il par des serments vaincre ma défiance ?

Mon coeur ne prétend point, Seigneur, vous démentir,

Et je vous en croirai sur un simple soupir.

Même quand tu me jures un amour éternel tu restes inexpressif. Pourquoi prendre le ciel à témoin ? Est-ce que tu crois que j'ai besoin de tes serments pour avoir confiance en toi ?

Je n'ai aucune raison de ne pas te faire confiance et je suis prête à croire ce que tu me diras.

Titus

Madame...

Bérénice...

Bérénice

Eh bien, Seigneur ? Mais quoi ? sans me répondre,

Vous détournez les yeux et semblez vous confondre!

Ne m'offrirez-vous plus qu'un visage interdit ?

Toujours la mort d'un père occupe votre esprit ?

Rien ne peut-il charmer l'ennui qui vous dévore ?

Eh bien Titus ? Regarde ! Avant même de me répondre tu regardes tes chaussures et tu sembles tout gêné. Est-ce que tu auras toujours l'air embarrassé ? Es-tu encore en train de penser à ton père ? N'y a-t'il rien qui puisse te changer les idées ?

Titus

Plût au ciel que mon père, hélas ! vécût encore !

Que je vivais heureux ! 

C'est sûr que si mon père était encore en vie je serais heureux.

Bérénice

Seigneur, tous ces regrets

De votre piété sont de justes effets.

Mais vos pleurs ont assez honoré sa mémoire,

Vous devez d'autres soins à Rome, à votre gloire.

De mon propre intérêt, je n'ose vous parler.

Bérénice autrefois pouvait vous consoler ;

Avec plus de plaisir vous m'avez écoutée.

De combien de malheurs pour vous persécutée,

Vous ai-je pour un mot sacrifié mes pleurs !

Vous regrettez un père ; hélas ! faibles douleurs !

Et moi (ce souvenir me fait frémir encore),

On voulait m'arracher de tout ce que j'adore ;

Moi, dont vous connaissez le trouble et le tourment

Quand vous ne me quittez que pour quelque moment ;

Moi, qui mourrais le jour qu'on voudrait m'interdire

De vous...

Titus tu es d’autant plus triste que tu vénérais ton père. Tu as suffisamment pleuré ; maintenant il faut songer à Rome et à ta gloire.

Je n'ose pas parler de moi et de mes intérêts.

Avant je pouvais te consoler et tu m'écoutais avec plaisir.

Plein de fois je me suis retenue de pleurer pour toi malgré le mal que l'on me faisait.

Tu as perdu ton père ; je comprends que tu souffres mais moi on a voulu me retirer tout ce que j'adore.

Tu sais à quel point je suis fragile et soucieuse même quand tu t'éloignes un peu.

Je mourrais si un jour on m'interdisait de te...

Titus

Madame, hélas ! que me venez-vous dire ?

Quel temps choisissez-vous ? Ah ! de grâce arrêtez.

C'est trop pour un ingrat prodiguer vos bontés.

Que dis-tu, Bérénice ? S'il te plait, arrête ! Tu es trop bonne avec moi qui suis si ingrat.

Bérénice

Pour un ingrat, Seigneur ! Et le pouvez-vous être ?

Ainsi donc mes bontés vous fatiguent peut-être ?

Toi, ingrat ! Comment pourrais-tu être ingrat ?

Peut-être en as-tu assez de mes bontés ?

Titus

Non, Madame. Jamais, puisqu'il faut vous parler,

Mon coeur de plus de feux ne se sentit brûler.

Mais...

Ca non, Bérénice. Puisqu'il faut que je dise tout, je n'ai jamais été aussi amoureux. Mais...

Bérénice

Achevez. 

Continue.


Titus

 

Hélas ! 

Hélas!

Bérénice

Parlez.

Parle.

Titus


Rome... l'empire... 

Rome... l'empire...    

Bérénice

Eh bien ? 

Eh bien ?

Titus

Sortons, Paulin ; je ne lui puis rien dire.

Allez ! Viens Paulin ; je ne peux rien lui dire.

 

BERNARD Paul.

Publié dans Bérénice de Racine

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